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Entretien avec un artiste Yoriyas Yassine Alaoui

Dans le cadre de son partenariat avec La Société des Amis de l’Institut du Monde Arabe, La Maison des Artistes s’est entretenue avec Yoriyas Yassine Alaoui, jeune photographe marocain, lauréat 2019 du 4ème Prix des Amis de l’IMA pour la jeune création contemporaine arabe.

 

La MdA : Vous avez remporté la 4e Edition du Prix des Amis de l’IMA pour la jeune création contemporaine arabe qui vous permet d’effectuer une résidence de trois mois à la Cité internationale des arts de Paris et de bénéficier d’une bourse de création. Qu’est-ce que cela représente pour vous de travailler avec l’IMA et d’y exposer votre travail ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « J’ai eu la chance de gagner ce prix. C’est spécial pour moi parce que lorsque l’on parle du Maroc on parle souvent de l’Afrique en général, on n’en parle pas comme d’un pays arabe. Ce prix permet de donner une reconnaissance à l’art marocain comme l’art arabe nord-africain. Ce prix me permet aussi de bénéficier d’une résidence. Cela m’ouvre des portes pour rencontrer des professionnels, d’autres artistes, avoir la possibilité de faire des rencontres, de partager. Par exemple, en terme de partage je vais faire des ateliers ici avec d’autres personnes. Je vais mettre en place un atelier à Bondy, avec un club de freestyle foot, qui lie la photographie avec la performance du freestyle foot. En ce qui concerne les rencontres, je suis à la Cité des Arts pour cette résidence, il y a des artistes du monde entier, on peut rencontrer par hasard un artiste argentin ou brésilien ou bien français. C’est une grande chance pour moi de pouvoir partager ma vision et leur vision. Ce que je trouve aussi intéressant avec cette résidence, c’est de pouvoir me déconnecter des projets que j’ai au Maroc, parce que là-bas je suis dans mon studio, j’ai plusieurs choses en cours et ce n’est pas facile de se concentrer. Le projet que je veux développer avec les Amis de l’IMA c’est dans le cadre de l’exposition « Foot et monde arabe », c’est la continuation du projet pour lequel j’ai postulé pour la résidence. Il y a une partie du travail fait au Maroc et une partie développée à Paris. »

La MdA : Le travail que vous allez exposer dans le cadre de l’exposition « Foot et monde arabe » à l’IMA, c’est votre travail sur le foot au Maroc et en France pendant la résidence ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « En fait l’idée est de faire un aller-retour entre le Maroc et la France, plus concentré ici qu’au Maroc et de faire une comparaison entre les deux pays, les deux cultures parce que ce ne sont pas les mêmes conditions. Ici j’ai rencontré des migrants, j’ai rencontré des gens qui jouent au foot dans les rues. Au départ je faisais du breakdance. Pendant cette résidence j’essaie aussi d’utiliser la danse pour approcher la culture du street foot parce que je trouve qu’il y a un lien entre ces deux disciplines.
J’ai passé beaucoup de temps avec des streetfootballers au 104 à Paris et aussi dans la rue. Je travaille de façon spontanée : Le premier jour de ma résidence il y a eu du soleil alors je suis sorti pour aller sur la Place de la République. Il y avait des migrants et d’autres personnes qui jouaient au foot sur cette place, alors j’ai sorti mon appareil. J’ai fait quelques photos et les gens étaient sympas, ils voulaient être photographiés, j’ai commencé à parler avec eux. Ils m’ont expliqué qu’ils étaient des migrants, qu’ils jouaient au foot et je suis resté avec eux plus de quatre heures, jusqu’au coucher du soleil. J’ai pris leurs contacts et je leur ai envoyé les photos.
J’ai aussi cherché des terrains de foot dans les cités. Parfois c’est facile et parfois moins. Quand quelqu’un arrive avec un appareil photo dans un endroit ce n’est pas toujours facile. J’ai eu quelques difficultés qui font partie de mon rôle en tant que photographe.
J’ai été dans le 13ème mais aussi à Noisy le Sec et à Bondy. A Bondy j’ai trouvé des gens qui jouaient au foot, même des filles. Pour l’exposition je pense que ce sera une installation de plusieurs photos qui parlent de ces sujets là et une performance que l’on essaie de créer pour le vernissage qui lie la danse, le freestyle foot et la photo. »

La MdA : Vous avez un parcours un peu atypique puisque vous avez commencé par des études de mathématiques puis une carrière de danseur, qu’est-ce qui vous a amené à la photographie, qu’est-ce qui vous intéresse dans l’emploi de ce médium ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « La photographie m’est venu naturellement, je ne l’avais pas planifié. Quand j’ai commencé à voyager pour la danse, à faire des compétitions internationales, je suis allé dans des endroits que je n’avais jamais visité comme Rio, Copenhague ou Cap Town. Quand j’ai commencé à voyager en 2007 il n’y avait pas de GPS et quand je sortais de l’hôtel à chaque fois je prenais un petit appareil et je faisais des photos du chemin pour aller de l’hôtel au lieu de compétition et comme ça quand je rentrais je reconnaissais le chemin. C’était ma première approche avec la photo, ces photos je les montrais aussi à ma famille, pour montrer à quoi ressemble Rio ou d’autres villes. Avec le temps j’ai commencé à faire des photos de la rue juste comme ça par curiosité mais je n’avais pas d’idée précise sur l’utilisation de ces photos.
En 2013 je me suis blessé au genou à Stockholm et ça a bloqué un peu ma carrière professionnelle de danseur. Le docteur m’a prescrit six mois de repos puis quatre mois de renforcement pour qu’ensuite je puisse revenir à la danse. Ces six mois ont vraiment été difficiles. Je me souviens du premier jour où je devais rester chez moi cinq heures, alors que j’avais l’habitude de m’entrainer cinq à six heures par jour et maintenant j’avais cinq à six heures de libre. Le troisième jour j’ai pris mon appareil photo de voyage et j’ai décidé de marcher dans Casablanca, j’ai commencé à faire des photos sans avoir idée de ce que j’allais en faire.
Casablanca, je connais bien, alors je n’allais pas faire des photos du chemin, mais c’était plutôt l’atmosphère de la rue. Comme je viens du milieu du la street dance, c’était facile pour moi de rentrer dans le domaine de la « street photo » j’avais cette approche, être près des gens et c’est là que j’ai commencé à faire de la photographie. »

La MdA : Au travers de certaines de vos photos, on se rend compte que la danse est très présente dans votre façon de travailler. Mêler ces deux disciplines est-il essentiel à la réalisation de vos œuvres ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « Je pense que toutes mes expériences, que ce soit avec les mathématiques, les échecs, la photo ou la danse, m’ont influencées inconsciemment avant de faire de la photographie. Quand j’ai commencé à faire des photos, je descendais naturellement au sol pour faire les photos, je ne sais pas pourquoi mais c’était plus facile pour moi d’avoir une perspective d’en bas. J’ai une grande relation avec le sol, j’ai dansé pendant plus de seize ans au sol, à faire des mouvements à terre et c’est pour ça que lorsque j’ai commencé la photo j’ai fait des photos au sol. J’ai été aussi pendant six ans chorégraphe dans la danse contemporaine, je pense que l’on retrouve aussi la chorégraphie dans l’art de la photographie. J’aime beaucoup faire plusieurs plans dans mes photos, il y a toujours un premier, un deuxième, un troisième plan avec plusieurs éléments, c’est comme une chorégraphie de danse et chaque élément dans la photo a une petite histoire et moi, j’aime beaucoup avoir plusieurs histoires à raconter et que les gens puissent se les approprier.
On ressent aussi l’influence du calcul car pour faire des photos dans la rue, il faut aussi calculer si la personne va partir dans cette direction ou dans une autre et où faut-il se placer pour avoir la meilleure rencontre possible avec les gens. »

La MdA : Votre ville, Casablanca semble être votre sujet de prédilection ? C’est la ville en elle-même ou ses habitants ? Est-il toujours facile d’aborder les gens pour les photographier ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « Casablanca c’est une ville qui m’inspirait déjà beaucoup avant la photographie. On a fait des projets de danse, des performances sur l’attitude des gens, leurs mouvements, leur langage corporel. Je vais vous raconter une histoire, c’était mon premier voyage hors du Maroc, à Salzbourg et j’ai voyagé pendant 10 jours pour une compétition de hip hop. C’est une ville très propre, très belle et bien organisée. Beaucoup de choses contrastaient avec ce que je vivais au Maroc et quand je suis revenu à Casablanca, je me souviens le matin très tôt à l’aéroport, on a pris un taxi jusqu’à la maison, j’ai dormi et quand je me suis réveillé, je suis sorti et j’ai découvert Casablanca pour la première fois. J’ai commencé à voir des choses que je n’avais jamais vu auparavant, j’ai vu un gars qui vendait des légumes avec son âne, des enfants qui jouaient au foot avec des gens. C’était une scène très chorégraphiée. Ce premier voyage a eu une très grande influence sur moi.
Dès ce voyage, j’ai commencé à avoir de l’inspiration pour ma ville. Le projet sur Casablanca est venu en voyageant, les gens me demandaient d’où je venais et moi je disais que je venais de Casablanca et ils répondaient «Ah Casablanca the movie ! » et moi je répondais que je ne venais pas de « Casablanca the movie » et j’ai alors commencé à expliquer à quoi ressemble vraiment Casablanca : c’est une ville où il n’y a pas de chameaux, pas de désert, c’est une ville qui mélange moderne et traditionnel. Lorsque j’ai commencé la photographie, j’ai marché dans Casablanca parce que j’étais blessé et après un an je me suis dit que je pouvais faire quelques chose sur Casablanca. J’ai nommé ce projet « Casablanca not the movie », car même le film n’a pas été tourné à Casablanca. »

La MdA : Ici en France, L’association La Maison des Artistes a été créée en 1952 pour accompagner les artistes-auteurs des arts graphiques et plastiques, défendre leurs intérêts professionnels et proposer des services en adéquation avec l’exercice de leur activité artistique. En 1965 est créée la sécurité sociale des artistes-auteurs qui est une mission de service public. Y-a-t-il au Maroc un tel statut qui protège les artistes ?

Yoriyas Yassine Alaoui : « Il y a quelques chose avec le Ministère de la Culture mais je n’ai jamais été voir. Je ne sais pas comment cela fonctionne. Je sais qu’il n’y a pas de retraite.
De mon point de vue et de mon expérience, j’ai travaillé avant dans la création et comme juge pour la danse mais dès 2015 j’ai décidé de faire de la photo et j’arrive à vivre avec. Il y a 6 mois j’ai eu un studio à Casablanca, les gens peuvent venir voir mon travail, discuter de mes projets. C’est quelque chose de nouveau au Maroc d’être un photographe qui réalise des projets personnels et qui ne prend pas de commande, qui ne fait pas d’événementiel.
Quand je dis que je suis photographe, les gens me disent « miskine, photographe» (mon pauvre, pas de chance). Je ne voulais pas d’un travail de bureau. J’ai été stagiaire dans un journal et ils ont voulu m’embaucher en 2007. J’ai eu à ce moment-là ma première compétition en Autriche et j’ai dit au directeur que j’avais besoin de dix jours pour la compétition. Il m’a dit que si je ne voulais pas faire ce travail il y avait mille personnes prêtes à le faire, alors dans ma tête je me suis dit « je vais le laisser à ces mille personnes ». Et j’ai choisi de ne pas faire ce travail, de voyager et c’est pour ça que je n’ai jamais eu un emploi de bureau. Mais je travaille plus de huit heures par jour dans l’art ! »

> En savoir plus sur l’artiste : https://yoriyas.com/

> Découvrez l’exposition à l’Institut du Monde Arabe « Foot et monde arabe » du 10 avril au 21 juillet 2019
Avantage carte MdA : entrée gratuite

Crédits photos : Yoriyas (sauf photo numéro 4)

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