Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple
« C’est un problème de portée internationale qui se pose ; l’avenir de la peinture est en jeu. » Jean Bazaine, 1992
« L’appel des 115 », qui a vu des artistes partager publiquement leurs préoccupations, a permis d’engager une première réflexion au sujet notamment de la restauration de l’œuvre de Delacroix, « La liberté guidant le peuple ». Rémy Aron, président de la Maison des Artistes, soulignait ces inquiétudes dans une lettre ouverte :
« Nous avons été alertés à plusieurs reprises concernant le sort de notre patrimoine. Nombre d’artistes ont été déconcertés par les restaurations accomplies sur les cimaises des musées nationaux. Dernièrement, en juillet 2023, nous avons pu découvrir le résultat de la restauration de la dernière grande œuvre de composition classique, « La mort de Sardanapale » d’Eugène Delacroix […] Nous nous trouvons aujourd’hui avec une œuvre dispersée qui incontestablement a perdu son unité plastique. Le plan et l’espace sont devenus chaotiques. »
Rodin aurait décrit le phénomène de restauration abusive ainsi : « Un Art qui a la vie, ne restaure pas les œuvres du passé, il les continue ».
Préserver l’harmonie originelles des œuvres est essentielle à la conservation de notre patrimoine. Des discussions avec les artistes professionnels sur cette question doivent être menées, avec l’ensemble des parties prenantes.
Nous proposons donc d’inscrire cette problématique dans la logique de la formation d’un groupe de réflexion et de travail au sein de la Maison des Artistes visant à rassembler les professionnels de l’art, conservateurs, restaurateurs, et artistes.
Mobilisons-nous pour plus de concertation dans la restauration des œuvres.
🟦 Consulter la collecte de fonds pour soutenir la démarche de cette commission.
À l’heure où fleurissent les articles vantant le vaste chantier de restauration ayant visé Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet – mené in situ au musée d’Orsay entre mai 2025 et août 2026 –, la Maison des Artistes tient à relayer les vives inquiétudes exprimées par les peintres, les restaurateurs indépendants et les professionnels de l’art face aux dérives des interventions dites « esthétiques » ou « en profondeur ».
Faisant suite à notre demande de moratoire initiée lors des interventions contestées sur les grands formats de Delacroix au musée du Louvre, un débat public sur le statut des repeints originaux devient urgent.
Alors que l’amincissement des vernis, conjugué à la transparence croissante des couches picturales de recouvrement, a désormais amplifié l’apparition de figures dites « fantômes » que Courbet avait lui-même effacées pour équilibrer la composition, se pose la question du respect de la volonté ultime de l’artiste. Refuser d’atténuer ces résurgences au nom du « matériau d’origine », après les avoir renforcées en procédant à un dévernissage drastique, constitue une contradiction méthodologique majeure : ce choix altère l’équilibre pictural établi par Courbet pour l’exposition de son œuvre au Salon de 1850.
Plus que jamais, la Maison des Artistes appelle à l’instauration d’un moratoire. Précisons que les interventions relatives à la préservation des œuvres servent, sous couvert de restauration, d’alibi à ces controversées « remises à niveau esthétiques » (selon l’expression employée par l’institution elle-même) – volet distinct ne relevant pas de la conservation.
Aussi appelons-nous à la plus grande retenue face aux risques d’altération irréversible : le prétendu respect de la matière déposée par Courbet ne saurait faire oublier, ni le procédé avec lequel ces strates sont devenues encore plus visibles, ni le déséquilibre qu’elles ont induit dans la composition – problème qui avait poussé Courbet à les recouvrir.
L’obsession de la « lisibilité », relevant d’une vivisection picturale, a conduit cette intervention à altérer la visibilité de l’œuvre en détruisant la composition voulue par Courbet (faut-il rappeler que les vides, ces « objets picturaux », selon l’expression de Maurice Denis, sont aussi importants que les pleins : c’est-à-dire que le fond a la même importance que les figures représentées ?). Justifier l’apparition des visages effacés par Courbet revient à infliger au public les ratures d’un écrivain : ferait-on subir aux Misérables le traitement décidé pour l’Enterrement à Ornans en publiant les lignes que Victor Hugo avait lui-même barrées ?
Force est de constater que l’ambition initiale, visant à restituer l’état d’origine, est un échec. Loin d’ignorer l’action du temps sur ces repeints ajoutés par le peintre, nous alertons sur le fait que non seulement l’intervention n’a pas résolu le problème de ces couches devenues progressivement transparentes, mais qu’elle l’a au contraire amplifié, mettant au jour ce que l’auteur avait précisément décidé de masquer. La légitime solidarité entre artistes nous oblige à rappeler la dernière volonté de Courbet.
Visuels comparatifs
1. Vue générale de l’œuvre
– Ci-dessous, l’état de 1901, cliché sur verre Bulloz :


– Ci-dessus, prise de vue E.T., le 30 octobre 2026 au M’O, après « restauration-destruction »
2. Altération du vide qui détourait les pleureuses

Cliché historique Bulloz (1901). Le vide à l’arrière-plan joue pleinement son rôle structurel : la figure effacée par Courbet est dissimulée sous le repeint.

Détail après intervention. Le « fantôme » apparu dans le vide central parasite l’espace et perturbe l’équilibre de la composition : l’intervention n’a pas résolu cette résurgence intempestive ; elle l’a même aggravée.
Photo : Laëtitia Striffling / musée d’Orsay
Texte et cadrage : Jean Marc Idir

L’Atelier du peintre, M’O, détail de la signature de G. Courbet. Photo avant (en haut) et après restauration (en dessous). Crédit photo : E.T. / Isabelle Garnier
Alors que plusieurs restaurations récentes ont soulevé des interrogations légitimes, nous demandons la mise en place d’un moratoire temporaire, afin de permettre une réflexion approfondie sur les méthodes employées et les résultats observés.
Dans cette perspective, le récent essai d’Étienne Trouvers, « Eugène Delacroix et la restauration des chefs-d’œuvre : essai d’analyse critique », apporte un exemple d’analyse détaillée et argumentée. À travers cette approche de la restauration de La Liberté guidant le peuple, il met en évidence des enjeux essentiels : lisibilité et visibilité, modification des équilibres chromatiques, et pertinence des choix techniques.
Ces réflexions trouvent aujourd’hui un écho particulier avec l’entrée en matière de la restauration-événement de L’Enterrement à Ornans de Gustave Courbet, porté par le musée d’Orsay. Une restauration signalée comme périlleuse par Rémy Aron, Président de La Maison des Artistes, dans la newsletter du mois d’avril. Les similitudes avec l’intervention contestée sur L’Atelier du Peintre il y a dix ans invitent à la plus grande prudence.
Avant toute décision irréversible, nous demandons l’arrêt immédiat de cette « aventure » et appelons à une réflexion collective.

Etat des lieux le 8 mars 2025, ©E.T. – SAIF ; la restauration du chef-d’oeuvre de Gustave Courbet est annoncée… – Retenons donc cette aventure dont on ne sait quasiment rien !
Nous demandons urgemment, la diffusion publique :
– des arguments détaillés qui justifieraient de la décision de le restaurer
– du budget prévisionnel (la restauration en 2016, de l’Atelier de Courbet a couté 600 000 €)
– des photos avant et après restauration (conformes et standardisées, de format et de lumière identiques)
Consulter le site du Musée d’Orsay
Voir le post Linkedin d’Isabelle Garnier, membre de la commission
Voir l’essai d’Étienne Trouvers, « Eugène Delacroix et la restauration des chefs-d’œuvre : essai d’analyse critique »
Restauration du Cycle de Marie de Médicis de Pierre Paul Rubens
Le 24 mars 2026, le musée du Louvre a annoncé le lancement de ce qu’il qualifie lui-même de « restauration la plus ambitieuse de l’histoire du département des Peintures » : les 24 toiles monumentales du Cycle de Marie de Médicis, soit près de 293 m² de surface picturale, seraient traitées in situ sur quatre ans dans la salle 801 de l’aile Richelieu, transformée en atelier de restauration. L’opération, préparée depuis dix ans, doit débuter en octobre 2026.

Le Couronnement de la Reine, le 13 mai 1610 – Réglage E.T. /SAIF 2025 devant l’œuvre (avant l’annonce)
La commission Restauration des œuvres du patrimoine de La Maison des Artistes suit ce dossier avec attention. À la lumière des précédents récents — au premier rang desquels la restauration controversée de La Liberté guidant le peuple de Delacroix —, l’ampleur inédite de l’opération appelle à la vigilance. La patine et les nuances que le temps a déposées sur ces toiles font partie intégrante de leur histoire matérielle ; la frontière entre nécessité conservatoire et choix esthétique a déjà été franchie sans que les artistes aient été consultés.
La commission renouvelle son appel à une concertation élargie, incluant les artistes, avant toute intervention irréversible sur ce cycle majeur de l’art européen.
Synthèse critique du film Delacroix, un air de liberté
Malgré une demande de moratoire effectuée par La Maison des Artistes, le 13 février 2024, La Liberté guidant le peuple a été restaurée.
Qualifiée de « remise à niveau esthétique » par ses responsables, cette restauration, de leur aveu même, ne se justifiait pas sur un plan strictement conservatoire.
Celle-ci ayant fait l’objet d’un documentaire diffusé sur ARTE à la fin du mois d’octobre 2025, et aucun des artistes mobilisés n’ayant été interrogé, voici une synthèse critique élaborée par deux de nos adhérents : Etienne Trouvers, fondateur du CFC-Cern, et Jean Marc Idir, auteur de Delacroix, genèse d’un génie.
Recherche documentaire : Isabelle Garnier-Sagne
En savoir plus 🟦 Voir la présentation et les objectifs de l’association Composition, forme, couleur – Choix esthétiques et restaurations numériques (CFC-Cern)
🟦 Voir l’essai d’Étienne Trouvers, « Eugène Delacroix et la restauration des chefs-d’œuvre : essai d’analyse critique »
🟦 Consulter le site de l’ARIPA : https://www.aripa-revue-nuances.org/
🟦 Consulter les articles d’Etienne Trouvers au sujet de la restauration des œuvres, sur Mediapart :
- Sarbordage culturel au musée : https://blogs.mediapart.fr/etienne-trouvers/blog/100225/sabordage-culturel-au-musee
- Lettre ouverte à Stéphane Bern : https://blogs.mediapart.fr/etienne-trouvers/blog/230325/lettre-ouverte-stephane-bern-0
- 1 /3 – Regard sur un pictocide : https://blogs.mediapart.fr/etienne-trouvers/blog/180125/1-3-regard-sur-un-pictocide
- 2 /3 – Regard sur un pictocide : https://blogs.mediapart.fr/etienne-trouvers/blog/200125/2-3-regard-sur-un-pictocide-1
- 3 /3 – Regard sur un pictocide : https://blogs.mediapart.fr/etienne-trouvers/blog/020225/3-3-regard-sur-un-pictocide-0

Ceux de chez nous, documentaire de 43 min, 1952
Réalisation : Frédéric Rossif
Sacha Guitry, installé dans son bureau et entouré d’œuvres d’art, présente et commente une série de films qu’il a réalisés au début du XXème siècle. Des images exceptionnelles d’artistes et d’hommes illustres à qui Guitry exprime son admiration. Auguste Rodin, Edmond Rostand, Claude Monet, Auguste Renoir, Sarah Bernhardt (et d’autres)…s’animent et semblent nous adresser un message…
à 03:19 « Nous pourrions réprimer certaines pantalonnades et certains sacrilèges qui se sont perpétrées jadis ou récemment, dans le but insensé de rajeunir des chefs-d’œuvre qui pourtant ne vieilliront jamais. L’article 227 du code pénal qui prend sous sa protection les jardins publiques, devraient également sauvegarder les chefs-d’œuvre ».
Regarder : https://madelen.ina.fr/content/ceux-de-chez-nous-108184